Entretiens

"La liberté de s'associer" vue par Jean-Michel Ducomte

Jean-Michel Ducompte, La liberté de s'associer

A l'occasion de la publication de son ouvrage La liberté de s'associer coécrit avec Jean-Marc Roirant, Jean-Michel Ducomte, président de la Ligue de l'Enseignement, a accepté de nous accorder cet entretien.

Pourquoi avoir choisi d’écrire sur La liberté de s’associer?

Notre souci n’a pas été simplement d’apporter une nouvelle contribution à l’étude de la liberté d’association. Nous pensons, dans le droit fil de ce qu’a été l’engagement de la Ligue de l’Enseignement depuis ses origines, qu’il ne peut y avoir de démocratie sans une construction et donc une appropriation civique des enjeux du débat politique. Une telle construction, une telle appropriation ne sont concevables qu’au travers d’une organisation de la société civile, dont les associations constituent la modalité la plus évidente. Derrière la liberté, ce qui nous avons cherché à démontrer, c’est la nécessité, l’impérieuse nécessité de s’associer. Jamais les ravages d’une individualisme réduit à une cynique valorisation du chacun pour soit, n’ont été aussi évidents. Rarement le désinvestissement de la puissance publique de ses fonctions de solidarité n’a été aussi intense. La réponse politique à cette désagrégation du lien social et du lien politique, à cette entreprise de démontage de la res publica, ne peut être que collective et organisée. Le choix de s’associer constitue un moyen de partir à la redécouverte de cette « société de égaux », dont Pierre Rosenvallon vient opportunément de rappeler que son abandon explique nombre des impasses dans lesquelles se sont fourvoyées les politiques d’inspiration libérale.

De façon moins conjoncturelle, nous souhaitions rappeler, en interrogeant l’histoire, les fondements idéologiques et les pratiques, que l’association constitue le symbole, en même temps qu’elle en est l’actrice, d’une démocratie qui ne se limite pas à l’expression d’un consentement, mais considère les citoyens comme capables de concevoir et de construire ce qui leur advient, qu’elle s’est avérée un acteur majeur du développement d’une économie sociale et solidaire.

Quelles raisons vous ont poussé à publier ce livre ?

Deux raisons cumulatives justifiaient la publication de cet ouvrage aujourd’hui.

En 2016, la Ligue de l’Enseignement fêtera son cent cinquantième anniversaire. Dans cette perspective, en partenariat avec les éditions Privat, nous avons créée une collection, « Le comptoir des idées », au sein de laquelle trouveront place des rééditions de grands textes autour desquels s’est construite l’identité de la Ligue de l’Enseignement, ainsi que des réflexions destinées à éclairer le présent et à nous aider à préparer l’avenir. « La liberté de s’associer » constitue le premier ouvrage de cette nouvelle collection.

En second lieu, le délitement du pacte social se manifeste avec une intensité telle qu’il nous est apparu difficile de rester silencieux. L’an dernier déjà, le Manifeste que notre Congrès de Toulouse a adopté – « Faire société » – traduisait nos préoccupations et notre volonté de remplir pleinement la fonction d’éducation populaire qui est notre. L’accélération de la crise sociale nous a conduit à réitérer, sur un mode différent, notre appel à l’engagement militant.

L’engagement militant aujourd’hui est-il différent ?

Oui le militantisme est devenu complexe. L’absence de projets d’avenir clairement identifiables, la survalorisation de l’instant, les interrogations qui s’expriment concernant l’aptitude des représentants du peuple a assumer leur rôle, constituent autant de facteur de fragilisation de l’engagement militant. Les partis politiques, les syndicats subissent les conséquences d’un tel phénomène. Cela ne veut pas dire que des revendications ne s’expriment pas, que des projets communs ou des protestations communes ne voient pas le jour. Mais elles sont animées d’une impatience – le plus souvent compréhensible – qui pousse à réfléchir à des modalités nouvelles d’agrégation des engagements. Ainsi le mouvement des « Indignés » qui de Madrid à Athènes dit le refus des nouvelles générations d’être la variable d’adaptation des médecines qu’impose l’abdication de la proposition politique devant les dictats des marchés financiers. L’engagement, plus que jamais s’inscrit dans une logique de miroir. Je milite parce que je suis concerné et pas nécessairement parce que je suis convaincu. Toute la difficulté est de faire se rejoindre logique de conviction et logique d’implication.

La vitalité du monde associatif a rarement été aussi évidente. Les motifs de s’associer sont sans cesse plus nombreux, induisant une augmentation constante du nombre d’associations. Aux associations disposant d’un périmètre local – les plus nombreuses – s’ajoutent des regroupements associatifs, au poids économique conséquent. Le cadre national ne constitue plus une limite. L’espace européen, la société internationale, en s’organisant, ont suscité l’émerge d’une société civile qui voit dans la forme associative le cadre le plus naturel de son expression. Face à la capitulation des politiques publiques de solidarité, il est fréquent que le monde associatif prenne le relais, dépouillé de la vieille culture charitable qui le caractérisait jadis, en acceptant de s’inscrire résolument dans une logique d’intérêt général.

0 réactions

  1. eschbacher

    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article et je partage pleinement votre analyse sur un sujet particulièrement préoccupant pour le devenir de la démocratie et par voie de conséquence de la société toute entière et au-delà de l’espèce humaine déjà menacée…


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